Essais Premières impressions

Premières impressions : Prototype de la Toyota Camry 2018

"Our biggest challenge was to forget"

"Our biggest challenge was to forget"

  • À travers le claquement des chaussures sur le plancher poli du terminal de l’aéroport de Sendai, situé au nord de Tokyo, notre hôte de chez Toyota s’est tourné vers moi et a dit : « Cet endroit – il a balayé l’aéroport du regard – a été inondé par le tsunami en 2011 ». La reconstruction est si exhaustive que l’on ne s’en douterait guère. Dans l’un de ces moments que l’on ne peut vivre qu’en sol nippon, nous rencontrons un petit robot qui dirige les passagers vers leur vol de correspondance ou l’aire de récupération des bagages. Écoutant attentivement, je tourne à droite.

    À l’échelle locale, les gens appellent cette rupture du fond océanique de 9,1 sur l’échelle de Richter le Grand Séisme de l’Est du Japon. Il s’agissait du quatrième plus puissant mouvement terrestre à avoir été enregistré. L’océan Pacifique est maintenant tranquille quelque 1,2 km plus loin, la centrale nucléaire de Fukushima se trouve à 88 km et continue de brasser son mélange radioactif. C’est un pays qui a uni ses forces pendant plusieurs années afin de ramasser les morceaux laissés par la dévastation. Certaines parties du Japon demeurent bouleversées, cependant, la plupart des citoyens ont pu retourner à leur vie quotidienne. Pour Toyota, cela signifie respecter ses échéances pour la production de sa voiture la plus populaire, la Camry.

    Demain, nous prendrons le volant de quelques prototypes de la Camry de prochaine génération sur le circuit Sportsland Sugo, situé en montagnes à environ une heure de la ville. Nous sortons dans l’air du soir, il fait un froid de canard. Les prévisions météorologiques nous annoncent une légère pluie pour le lendemain. Je remonte complètement la fermeture éclair de mon manteau et avance contre le vent. J’aurais espéré une température plus clémente pour procéder à un essai routier exclusif de la toute première Camry entièrement revue à sortir de l’usine en plus d’une décennie. On ne parle pas ici d’un petit rafraîchissement de la Camry comme nous avons l’habitude de voir. C’est la première itération de la nouvelle architecture globale de Toyota (la plateforme TNGA, pour Toyota New Global Architecture). L’avenir du plus grand constructeur automobile au monde repose sur son succès.

2018 Toyota Camry XSE Camry Hybrid

Un jour plus tôt, à 8690 km à l’est, je calibrais ma sensibilité à la Camry en conduisant le modèle actuel doté d’un moteur V6 sur les routes de Newport Beach, en Californie, terre des palmiers et de la faille de San Andreas qui sommeille toujours. Mes mains s’enroulaient légèrement autour de son volant à la recherche d’un pouls. Malgré sa réputation de voiture ennuyeuse, vous conviendrez qu’il s’agit d’une berline bien construite. Je dirais qu’elle est plutôt classique qu’ennuyeuse. Elle est confortable et rassurante, et sa conduite est intelligente et juste assez stimulante pour nous laisser nous amuser un peu. Si vous serrez le volant, cependant, vous découvrirez du cuir confortable drapant une combinaison de caoutchouc et d’acier.

De retour au trente-cinquième étage de l’hôtel Westin de Sendai, mon horloge interne quelque peu déréglée par le décalage horaire me tire du sommeil à 3 h 30 du matin – 10 h 30  à l’heure de la Californie… hier, d’une façon ou d’une autre. Le réveil de mon téléphone doit sonner dans trois heures; je fixe le plafond, complètement réveillé. Il y a des gouttelettes de pluie sur la vitre de la fenêtre.

Lorsque nous trouvons enfin le circuit Sportsland Sugo, l’endroit me semble étrangement familier, pourtant je n’y ai jamais mis les pieds. Comme le circuit de Suzuka, le Twin Ring Motegi et le Fuji Speedway, sur lequel j’ai conduit récemment, le circuit Sugo, une propriété de Yamaha, semble à la fois ancien et contemporain. Les structures datant du milieu des années 70 ont perdu de leur lustre au fil des hivers pluvieux et les étés brûlants ont fait vieillir prématurément le reste des lieux; de la mousse pousse dans les fissures des murs en blocs et un sombre feuillage tropical s’est répandu un peu partout.

Le personnel de Toyota, qui souffle de la buée en parlant, semble très occupé, montant et descendant les marches qui mènent aux salles de réunions surplombant le puits de ravitaillement reluisant d’eau de pluie. Les portes des garages situés en dessous sont ouvertes et les lieux sont arrangés avec des chaises pliantes, des tableaux blancs et des tables garnies de sacs de croustilles, de barres de chocolat Kit Kat et de café douteux. Un radiateur électrique portatif perd son temps dans un coin.

2018 Toyota Camry prototype front end in motion

À l’occasion, on me jette des regards de biais. Je ne suis pas censé être là. C’est un programme Toyota en interne visant à familiariser les employés avec une nouvelle voiture très importante. Trois modèles arborant un épais camouflage (un modèle V6, un à quatre cylindres et un hybride) sont garés à la queue leu leu dans le puits de ravitaillement avec une Camry et une Accord actuelles comme références. J’essaie de me fondre parmi les employés qui se regroupent pour un essai de guidage avec des pilotes de course professionnels avant de prendre eux-mêmes le volant. J’ai demandé à notre instructeur au manteau rouge de me parler un peu de sa formation. « Je pilote des Ferrari. En février, je me rendrai à Daytona pour entraîner un pilote de Lamborghini », m’a-t-il répondu. Je ressens sa frustration professionnelle et aussi la mienne lorsque j’entends dire que les gens de chez Lamborghini engagent des entraîneurs de pilotage.

Lorsque vient mon tour de conduire l’ancienne Camry, l’instructeur parle avec concision. C’est alors que je remarque que son pied droit appuie sur le tapis du véhicule quand nous approchons les cônes des virages, ce qui, au début, me dérange un peu. Cependant, après mon tour de piste avec mon copilote japonais, je comprends tout : l’aptitude à la conduite est une courbe en cloche et on ne peut jamais savoir. L’employé de Toyota traite les cônes d’apex comme des stalagmites de kryptonite. Nous traçons une courbe aussi vaste que l’orbite de Pluton à la fin d’un virage et je fais une grimace à l’instructeur, mais il ne me sourit pas en retour. Néanmoins, c’est moi, quelques minutes plus tard, qui fais de l’aquaplanage en milieu de courbe et sous-vire presque au point de quitter la route. J’ai haussé les épaules et me suis exclamé : « Que se passe-t-il? L’endroit est inondé! » Il a simplement hoché la tête et a continué à appuyer sur le tapis avec son pied droit avant les points de freinage.

Pendant la pause café et Kit Kat, j’ai pris part à une présentation sur tableau blanc résumant les principaux points saillants du véhicule et j’ai commencé à prendre quelques notes avec mes doigts gelés. La hauteur du toit et du siège du conducteur a été abaissée d’environ 2,5 cm et celle du capot d’environ 3,8 cm. (La plateforme TNGA a descendu le centre de gravité de 6 %, la ligne de capot a quant à elle été baissée pour améliorer la visibilité.) L’empattement a été allongé de 5,1 cm, par contre, la longueur et la largeur globales n’ont été augmentées que de 1,3 cm. Le châssis est 30 % plus rigide que celui du modèle précédent. Les jantes, variant de 16 pouces sur le modèle LE de base à 19 pouces sur la puissante XSE, ont été sorties de leur cachette dans les passages de roue. La suspension arrière a été entièrement recomposée, de doubles triangles de suspension efficaces ont remplacé les anciennes jambes de force.

Les trois choix de moteur offerts sont nouveaux également. On parle, entre autres, d’un V6 D-4S (à injection directe de carburant et injection dans la lumière) de 3,5 litres et d’un moteur à longue course Dynamic Force de 2,5 litres à quatre cylindres en ligne dont le rendement thermique peut atteindre 40 %. Ce dernier assume le rôle de partenaire à essence du moteur hybride remanié. Le V6 et l’engin à quatre cylindres en ligne sont tous deux jumelés à des boîtes de vitesses automatiques à huit rapports (qui remplacent les unités à six rapports sortantes). L’hybride, de son côté, ajoute des palettes de changement de rapports qui simulent une boîte à six rapports. On nous a affirmé que l’on pouvait s’attendre à une puissance accrue de 10 % et à une efficacité améliorée de 20 %.

2018 Toyota Camry Hybrid XLE front three quarters

Je m’enferme finalement dans l’un des prototypes couverts de camouflage – bruit de fermeture de la portière –, je boucle ensuite la ceinture, règle les rétroviseurs et me dirige vers la piste, entièrement conscient que je me trouve au volant d’un prototype extrêmement rare sur une piste glissante qui présente une nappe de brouillard sur le premier droit. Même en tournant pour sortir du puits de ravitaillement, quelque chose se remarque. Sans la présentation sur tableau blanc, j’aurais cru qu’il s’agissait d’une illusion, mais maintenant je sais. Le présentateur a dressé un portrait de la façon dont l’angle du volant pouvait être ajusté pour s’orienter de manière plus directe vers le conducteur. La plage d’inclinaison du volant a aussi été grandement étendue, il offre donc une sensation naturelle entre les mains. Le présentateur a aussi dessiné la course de la pédale pour démontrer à quel point elle s’alignait mieux avec le mouvement réel du pied du conducteur. Vous n’êtes jamais conscient de ce genre de choses lorsque vous conduisez une voiture, mais lorsque ces détails clochent, ils peuvent vite créer des barrières inconscientes entre vous et l’expérience de conduite.

Réduire la vitesse à l’approche de la première véritable courbe du circuit semble se faire automatiquement. Et au moment de suivre la courbe, les supports latéraux ont vite soutenu ma cage thoracique. En sortie de virage, non seulement les changements de vitesse sont-ils rapides, mais ils sont aussi du genre subtil et tout en douceur. La voiture semble beaucoup plus sophistiquée qu’auparavant. S’il est une chose cependant qui symbolise vraiment cette transformation de sept générations tenaces de Camry à la dynamique de conduite de type tofu, c’est la précision de la pédale de frein. Terminé la mollesse! Même celle de la version hybride a été améliorée, bien qu’on y détecte toujours son inévitable transition vers les freins à friction. Lors d’un double changement de voie, la Camry et l’Accord de génération précédente se prélassaient tout en présentant un mouvement de roulis et un transfert de poids considérables. Or, voilà que cette voiture se faufile avec aisance dans la circulation : à droite, tout droit, à gauche. Boum! Boum! Boum! La direction réagit de manière sensible. Son équilibre et sa coordination ont été tellement améliorés qu’on croirait que la sensibilité d’Audi s’est frayé un chemin jusqu’au centre de recherche et de développement de Toyota. Je suis trop discret pour ce rôle, mais si Colin Clive était assis à ma place, il se serait peut-être écrié : « Elle est en vie! Elle est EN VIE! » Me garant dans le puits de ravitaillement, je suis sorti du véhicule avec le sourire et un appétit retrouvé, je suis donc parti à la recherche d’autres Kit Kat.

J’ai soudainement senti la tension monter. Si les ingénieurs en chef de véhicules de Detroit ressemblent grandement aux employés qui travaillent derrière le comptoir d’une succursale de NAPA Pièces d’auto, ceux de Toyota sont traités comme des vestiges de l’ère du féodalisme impérial. Ils sont appelés, de manière informelle, les Princes de l’entreprise. J’ai entendu dire que l’ingénieur en chef de la Camry, Masato Katsumata, était arrivé et ne devait pas être bien loin. Un homme à l’air sérieux est alors descendu du balcon, marchant dans ma direction. Il s’est déplacé sur le côté, révélant un homme costaud et chauve, portant un manteau et affichant un sourire très heureux. Katsumata-san parle un anglais ferme et prudent (sa voix de baryton me rappelle Toshiro Mifune dans le film de John Frankenheimer Grand Prix). Cependant, ses propos sont souvent ponctués de rire et, alors que nous marchons vers l’une des Camry déguisées, il tente sans cesse de maintenir son parapluie au-dessus de ma tête, ce qui me fait sentir comme le prince.

2018 Toyota Camry XSE V 6 front three quarter

Puis nous parlons. « Les modèles de Camry précédents étaient du pain blanc. Si une personne recherche une voiture qui ne tombe pas en panne et que cette personne n’a pas d’expérience avec les voitures européennes, alors vous pouvez lui dire « achète une Camry, tu n’auras aucun problème. Nous aurions probablement pu rester dans cet univers », a-t-il expliqué. Le responsable de la performance du véhicule, Yoichi Mizuno, a ajouté : « Après sept générations de Camry, notre plus grand défi fut d’oublier. Ce modèle n’est pas une Camry. C’est une toute nouvelle voiture. » Nouvelle à quel point? Katsumata-san s’est exprimé : « Je suis responsable de l’ingénierie depuis environ la cinquième ou la sixième génération, à l’époque nous croyions qu’il s’agissait d’un changement important. Pour celle-là, le berceau du moteur avant était nouveau ainsi que la carrosserie supérieure, mais l’arrière du train roulant n’avait pas été retouché. Dans l’ensemble, elle était nouvelle à environ 65 %. Celle-ci est nouvelle à 100 %. » Lorsque nous examinions le véhicule, il n’arrêtait pas d’en parler.

Le matin suivant, je retournais en Californie. J’ai fait mes bagages et numérisé mon itinéraire pour les semaines à venir. Soudain, le plancher de ma chambre d’hôtel du trente-cinquième étage a commencé à onduler d’avant en arrière. En tant que Californien, je suis habitué à cela, mais je n’étais pas certain de la façon d’interpréter un tremblement de terre étranger. Il s’agissait d’un séisme de magnitude 6,2, provenant de la même région que le Grand Séisme de l’Est. Il a été suivi d’un séisme plus fort de 7,1, une semaine plus tard, envoyant de petits tsunamis dans les canaux de moindre importance.

Apparemment, il n’y a pas que les Camry qui sont en vie ici.